Il n’est frontière qu’on n’outrepasse, par Edouard Glissant

Le 3 novembre 2017

À défaut de montagnes ou de mers, l’homme a inventé toutes sortes de frontières pour se protéger de l’Autre : grillages, barbelés, murs, barrières électrifiées, etc. Aucune, pourtant, n’a résisté à l’irrépressible volonté – ou nécessité – de passer outre. Fils de la Martinique, dont il défend depuis toujours l’identité, le romancier Edouard Glissant milite pour le droit des peuples.

NOUS fréquentons les frontières, non pas comme signes et facteurs de l’impossible, mais comme lieux du passage et de la transformation. Dans la Relation, l’influence mutuelle des identités, individuelles et collectives, requiert une autonomie réelle de chacune de ces identités. La Relation n’est pas confusion ou dilution. Je peux changer en échangeant avec l’autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer. C’est pourquoi nous avons besoin des frontières, non plus pour nous arrêter, mais pour exercer ce libre passage du même à l’autre, pour souligner la merveille de l’ici-là. La faculté de transformer en lieux de promesse nos lieux de souffrances ou de défaites, quand même il serait trop facile de nous substituer à ceux qui souffrirent réellement la défaite et les larmes, nous permettra de franchir la frontière d’avec les lieux où d’autres humanités souffrirent et perdurèrent, et de concevoir ces lieux dans l’éloge et les fastes. Pour ce qui est des frontières légales entre les communautés, observons combien il est agréable de les quitter sans contrainte, sans mesure, de continuer comme naturellement de l’atmosphère Maroc à l’atmosphère Algérie, et de ce vivre-France à ce vivre-Espagne, et de l’air qu’on respire en Savoie à l’air qu’on respire en Toscane (« C’est encore loin, la Toscane ? »), et des déserts bleus du Pérou aux déserts ocre du Chili, vous vous sentez léger d’une inouïe vêture, et plein d’un appétit ancien pour ce qui va survenir, la frontière est cette invitation à goûter les différences, et tout un plaisir de varier, mais revenons ensuite à tous ceux qui ne disposent pas d’un tel loisir, les immigrants interdits, et concevons le poids terrible de cet interdit. Franchir la frontière est un privilège dont nul ne devrait être privé, sous quelque raison que ce soit. Il n’y a de frontière que pour cette plénitude enfin de l’outrepasser, et à travers elle de partager à plein souffle les différences. L’obligation d’avoir à forcer quelque frontière que ce pourra être, sous la poussée de la misère, est aussi scandaleuse que les fondements de cette misère.
Après la trop longue péripétie de la chasse aux émigrants clandestins en Europe, Royaume-Uni et France et Espagne et Italie, et les plus petites principautés mobilisées, une de ces chaînes de télévision montre au début 2006 certains de ces clandestins ramenés de force au Mali, où l’un d’eux réalise une installation à destination des enfants du lieu, en plein désert ou en plein terrain vague, pour leur apprendre ce qu’est une tentative de passage à travers un barrage de frontière, c’est un grillage planté là tout déglingué, de ceux qui servent à signaler plutôt qu’à protéger un jardin, ponctué de silhouettes comme des mouches, on dirait mangées par le grillage, et toutes minuscules blessées déchirées, qui tentent d’escalader cet infini, la caméra voltige, de ce sable alentour au visage des enfants, à la gesticulation tranquille du démonstrateur, j’aurais voulu voir de plus près et assez longtemps une telle oeuvre, et d’art et de rigoureuse histoire, mais cette caméra divague, vacille, les caméras ne sont pas toujours équipées pour surprendre la trace magnétique ni non plus la force élémentaire et la connivence. Une installation qui n’en est pas une, le grillage hoquette dans le vent brûlant, ce n’est certes pas là un art littéral, qui pour une fois ouvre cet espace alentour et qui se donne à l’éphémère et au raisonné dérèglement de tous les sangs sous le soleil. Et l’illustrateur confirme calmement, non plus pour les enfants qui savent déjà tout cela mais droit vers la caméra, qu’il recommencera, et qu’il ne peut pas revenir dans son village les mains vides, et qu’il essaiera encore, et qu’il n’aura jamais peur de mourir, et qu’enfin les grillages barbelés piqués de viandes humaines ne sont pas invincibles. C’est pourquoi les Ports, négriers ou non, nous émeuvent tant : et aussi les grottes et les cavernes et les cellules et les éloignements et les enfermements irréparables, les lieux que vous souffrez et les lieux que vous ignorez, les innombrables et les exceptionnels, Auschwitz et l’incommunicable, Gorée, Robben Island, le fort de Joux, et la grotte de Tjibaou, Saint-Pierre de Martinique et tous les volcans des Amériques, Rapa Nui au centre de l’inconcevable, Matouba en cendres, la Plantation bardée de cannes, Carthage et le sel noir, et le ventre de ces bateaux négriers, les gabelles et le sel rouge, et Hiroshima et Nagasaki, la smala d’Abd El-Kader, et la Grande Muraille si longue à atteindre et à finir, et la cellule de Socrate, et la bibliothèque de Tombouctou, La Nouvelle-Orléans et ses Katrina d’eau depuis toujours, les pesticides plombant les infinis des bananes, et le volcan d’Empédocle, les favelas qui s’entassent les unes les autres partout au monde, la Traite aux feux du Sahara et des déserts de l’Est, et le garrot d’Atahualpa, Circé au trou ténébreux d’oubli, et Lisbonne et San Francisco et ces tremblements, l’Atlantide, Bagdad, le Styx, et pour moi l’agonie de la rivière Lézarde. Mais vous aurez beau dire, vous n’irez jamais au bout de la piste. En quelque sorte, un Port est une caverne, avec ses fonds et sa goulée. Il n’y a aucun lieu si près ni si éloigné de vous qu’un Port, si ce n’est un rocher ou une traînée de roches dans la mer, ou un goulag au bout d’un champ de neige, en continent infranchissable, ou une mine d’or à ciel ouvert au Brésil. Et alors pourquoi voulez-vous forcer la mémoire de ceux qui ont oublié, si vous-même n’avez pas le souffle d’entrer et de parcourir dans la grotte qui nous est commune, ou la bonté innocente de brasser au loin, il faut nous ressouvenir tous ensemble, et les mémoires se partagent comme un rhizome. Les ports sont les frontières ouvertes de l’imaginaire.
Ces ports, et ces frontières, les isthmes, les passages, les détroits, les deltas, nous les estimons gardés par des géants, dans les légendes et les géographies du rêve, parce que le géant voit des deux côtés de la ligne de franchissement, il conçoit en même temps l’identité d’ici et l’identité de là-bas, il conçoit leur nécessaire alliance, en même temps qu’il préserve et défend leur nécessaire particularité. Dans la plupart des mythologies populaires, le géant est bon, parce qu’il peut tout comprendre, des deux côtés de la frontière. Ainsi des personnages élevés par Anabell Guerrero. Ils tissent et tâtent le détail de leur vie de tous les jours, et ils regardent au loin, par-dessus la barrière ou le grillage ou le barrage de frontière. Ce ne sont pas les insignes marqueurs d’une immensité, mais les conducteurs de la Relation.