> Une crise tragique de l’hospitalité

Une « crise migratoire », une « crise des réfugiés » ou une crise tragique de l’accueil européen ?

Le processus d’intégration européen s’est accompagné d’une assimilation entre phénomène migratoire et risque sécuritaire. Déjà en 1998, la présidence autrichienne déclarait que « les pressions migratoires » pourraient « mettre en danger la stabilité future de l’Union européene »1. Depuis, l’obsession sécuritaire2 a guidé l’élaboration des politiques migratoires, et se retrouve tout autant dans la couverture médiatique que dans l’élaboration des politiques publiques.

« Crise des réfugiés », « crise migratoire », « flux »… autant de termes qui tendent à souligner l’exceptionnalité, la dangerosité du phénomène. Pourtant, au regard du nombre de personnes déplacées dans le monde3 celui des primo-arrivants chaque année en France paraît dérisoire. En 2017, les personnes réfugiées représentent 0,25 % de la population européenne4. En 2016, pour 1 000 habitants, la France ne prend en charge qu’une demande d’asile, contre 9 en Allemagne et 4 en Autriche5. Des chiffres qui restent très en deçà des capacités réelles d’accueil pour la cinquième économie mondiale.

Les statistiques migratoires doivent être appréhendées dans leur globalité. Sur les 4,7 millions de personnes ayant immigré dans l’un des états membres de l’Union europénne en 2015, seuls 2,4 millions étaient issus de pays tiers (territoires hors UE). L’immigration inter-européenne est donc principalement… européenne. De plus, au moins 2,8 millions d’émigrants auraient quitté le territoire de ces États durant la même période6. Enfin, l’augmentation du nombre d’individus arrêtés en situation irrégulière dans l’espace Schengen7 doit être mise en relation avec le durcissement des politiques de contrôle de l’immigration irrégulière dans les pays membres. En particulier, le budget de Frontex a connu une hausse significative durant les dernières années, atteignant un montant de 330 millions d’euros pour 20178.

La compréhension du phénomène migratoire sous l’angle de la « crise » permet aux États d’invoquer des mesures fortes au nom de l’urgence9. La figure de l’exilé, autrefois associée à une douleur noble10, est dorénavant objet de soupçon11 et de traque systématique. Se dessine peu à peu, en filigrane, la figure du « vrai réfugié », opposé au « migrant économique » et indésirable ; des catégories constituées tout à la fois à partir des textes de loi que dans le discours politique12.

Ladite « crise de l’asile » est alors caractérisée par une augmentation des incitations étatiques destinées à décourager les migrants à recourir à cette voie. Parmi ces pratiques, on note une rétention d’informations concernant l’accès au droit, ainsi que des habitudes administratives frôlant dangereusement les limites de la légalité. Absence d’interprète lors des procédures ; transferts incessants de personnes, sans notification préalable; obligation de signature de documents que les exilé.es ne sont pas en mesure de lire ou de comprendre ; diffusion d’information partielle ou erronée ; chantage financier ou moral, notamment sur les personnes soumises au Règlement Dublin. On note également une incitation forte sur les exilé.e.s à utiliser les voies de « recours volontaire ». Ce « piège administratif »13 se referme sur les populations migrantes, la France restant toujours sourde aux diverses accusations dont elle fait l’objet14.

  1. [Traduction de courtoisie] Austrian Council Presidency. Strategy paper on immigration and asylum policy, from the Austrian Council Presidency to the K4 Committee, 1.7.98,9809/98. 1998

  2. Gabrielli, L., 2007. Les enjeux de la sécurisation de la question migratoire dans les relations de l’Union européenne avec l’Afrique. Un essai d’analyse. Polit. Eur. 22, 149

  3. Eurostat note une augmentation de 46 % du nombre d’individus arrêtés en situation irrégulière dans l’espace Schengen entre 2013 et 2014

  4. Précisément 281 267 000€, Journal Officiel de l’UE, 28 février 2017,  http://www.gisti.org/spip.php?article5586

  5. Rodier, C. Blanchard, E., 2016.“Crise migratoire”: ce que cachent les mots, Plein droit n°111.

  6. Agier, M., 2011. Le couloir des exilés : être étranger dans un monde commun, Éditions du Croquant.

  7. Halluin-Mabillot, E. d’, 2012. Les épreuves de l’asile : Associations et réfugiés face aux politiques du soupçon, En temps & lieux. Thèse de doctorat, éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, Paris.