> Les maltraitances institutionnelles

Photographie : Rose Lecat

Migrations, immigration, exil…

Soyons réalistes, ouvrons les frontières.

Être de trop

Les mouvements actuels de population confrontent les Européens, habitués à la libre circulation des biens et des personnes au sein de l’espace Schengen et même quasiment dans le monde entier, à une réalité glaciale : certains êtres humains, du fait du lieu où le hasard les a fait naître, sont indésirables sur cette Terre. Ils, elles, n’ont nulle part où aller. Amenés à fuir leur lieu de vie, généralement sous la pression de divers fléaux géopolitiques, économiques et climatiques ou même simplement en quête d’une vie meilleure, ils ne trouvent nulle part où poser leurs bagages, nul pays où se réfugier. Aucun État n’en veut. On les parque alors dans des camps dont on prétend qu’ils seront provisoires, et on les oublie là. Quand ils tentent de se déplacer, on les bloque, on les détourne, on les enferme, on les fait passer par d’invraisemblables méandres administratifs, on les perd dans des labyrinthes de règles, de lois. On en retrouve parfois, comme oubliés là, au bout d’une impasse administrative, sans statut, sans possibilité de mouvement. C’est ainsi qu’en France, des dizaines de milliers de personnes — surnommées les « ni-ni », ni régularisables, ni expulsables — se trouvent à la merci de trafics en tous genres, de l’employeur véreux à l’esclavage domestique en passant par la traite, la dépression, la clochardisation.

Mais à qui cette politique du rejet profite-t-elle ? Comment en sommes-nous arrivés à ce qu’elle parcoure l’ensemble de l’échiquier politique ? Quelle est sa source historique, quelle représentation du « eux » et du « nous » induit-elle et comment déconstruire ce schéma pour sortir de cette impasse ?

État, territoire, nationalité en question

Il semble que dans un premier temps au moins, la réponse soit à chercher du côté de la notion de frontières, une notion qui paraît à beaucoup d’entre nous aller de soi. Pourtant, de la frontière à la préférence nationale, il n’y a qu’un pas, vite franchi.

Si la souveraineté nationale offre la possibilité à tout État de garantir la sécurité à ses citoyens, nous sommes toutefois en droit de nous interroger sur ce contre quoi, contre qui, nous nous protégeons ? Est-ce de la pauvreté ? Des conséquences de notre économie dites mondialisée ? Des victimes de nos ventes d’armes ? Est-ce du progressisme ? Du cosmopolitisme ? Du fantasme d’une Europe qui prend ses sources dans la chrétienté et qu’on refuserait de voir s’abâtardir, réaction qui signerait une forme de retour contemporain des croisades d’antan ?

Par ailleurs, avec l’externalisation croissante des lieux de demande d’asile et la fabrication de hotspots pour repousser encore davantage les réfugiés de l’Union européenne, une autre question surgit : dans quelle mesure respectons-nous la souveraineté de pays comme le Tchad ou le Niger, qui ont pourtant acquis leur indépendance depuis 67 ans après trois siècles d’esclavage et 150 ans de présence coloniale ?

En cela, nous souhaitons exposer 10 raisons d’ouvrir les frontières :

  • Parce que le libéralisme permet aux biens, aux marchandises et à la finance de circuler, il est impossible que ce droit ne soit pas étendu aux personnes sans créer de conflits éthiques, politiques et à terme économiques insurmontables.

  • Parce que l’humanité n’est que rencontre, qu’elle s’est toujours construite sur les mouvements de populations, lesquels ont à leur tour généré des nouvelles cultures et qu’une civilisation endogame est vouée à disparaître.

  • Parce que toutes les études sérieuses invalident la théorie de l’appel d’air et démontrent que si ouverture des frontières il y avait, les mouvements de population resteraient sensiblement identiques car la plupart des personnes préfèrent vivre où elles ont grandi et que lorsque nous sommes contraints à la fuite pour sauver notre peau, aucune barrière ne nous fera changer de décision.

  • Parce que les pays qui ont fait le choix de l’accueil contre celui de la peur s’en sortent mieux économiquement.

  • Parce que répondre à la peur par le rejet ne fait qu’attiser cette peur et ce rejet et que les partis d’extrême droite sortiront toujours vainqueurs de cette politique dont nous, européens, connaissons les conséquences que nous avons nous mêmes subis sur notre sol au XXe siècle

  • Parce que les sommes colossales1 injectées dans la surveillance et le renforcement des frontières si elles sont investies dans l’éducation, la recherche et le développement, permettront à l’Europe de s’en sortir.

  • Parce que la Méditerranée est devenue un cimetière qui hantera les consciences pour des décennies et que l’Europe se doit d’être à la hauteur de ce qui la distingue d’autres régimes ; or nous sommes en train de vider le terme de démocratie de toute crédibilité.

  • Parce que toute action entraîne une réaction et qu’aux échelles nationales, les enfants issus de ces personnes exilées si maltraitées ne pourront devenir des citoyens constructifs, que le coût pour la société toute entière est énorme, quant à l’échelle géopolitique, il est à prévoir que le principe de réciprocité s’applique progressivement aux échanges avec l’Europe et que les états — d’Asie et d’Amérique du Sud notamment —préfèrent faire commerce sans nous, tout comme les étudiants étrangers qui optent à présent pour des études en Asie et en Amérique, tant l’Europe jouit d’une mauvaise image à leurs yeux.

  • Parce que la fermeture des frontières aux personnes ne repose sur aucune rationalité, exception faite de la logique du prochain scrutin qui flatte nos instincts les plus primaires.

Le fait de délimiter et de distinguer les territoires, à quelque échelle que ce soit, est une activité humaine des plus anciennes et des plus banales. Si le fait de tracer une frontière pour un individu est un facteur de stabilité, d’identité, de sérénité — ici, c’est chez moi/savoir où l’on est chez soi — le sens de la frontière pour un état est bien différent. S’il est compréhensible que sa juridiction s’exerce sur un territoire aux contours connus et délimités, quel est le sens de limiter ou d’interdire la circulation et l’installation des personnes qui le souhaitent sur un territoire donné ? Un pays n’est pas comparable à un espace privé. Ce n’est pas non plus un espace ou le « nombre de places » est fixé à l’avance, comme on pourrait le dire d’une salle de cinéma ou d’un bateau dans lesquels, effectivement, au-delà d’un certain nombre de personnes, la sécurité est en question. On ne peut penser un espace naturel dans ces termes-là, d’autant que la densité de population en Europe et en France est très loin d’avoir atteint ses limites.

Le fait pour un état de contrevenir à l’article 13 de la Déclaration universelle des droits humains de 1948 (ref.4) en fermant ses frontières, en limitant son accès à certaines populations en fonction de leur nationalité mérite ainsi d’être questionné.

À quoi sert de fermer une frontière ? Et quelles en sont les conséquences ?

La plupart des gens pensent sans doute que fermer ou contrôler sa frontière est une question de protection, de sécurité. Or, la pratique montre que la fermeture des frontières est une protection fictive érigée contre un danger imaginaire mais qui créée des dangers bien réels pour les populations.

L’expression même véhicule l’idée qu’un état a le pouvoir d’« ouvrir » ou de « fermer » la frontière au sens littéral, comme on ouvre ou ferme un robinet. Avec les notions d’immigration « subie » versus « choisie » ou encore les réfugiés politiques versus économiques, on va plus loin en laissant penser que non seulement on peut ouvrir ou fermer le robinet, mais encore choisir eau chaude ou eau froide.

En pratique, que produisent les frontières ?

Fermer les frontières n’empêchera jamais les personnes de prendre la route et de passer,

  • Mais cela tue, crée de l’insécurité et crée des populations de sans-droits.

  • Cela génère des coûts élevés de maintenance qui rapportent de l’argent aux entreprises spécialisées dans la sécurité : barrières, murs, système de surveillance… : « marché de la sécurité aux frontières » (15Mds€ en 2017, 29Mds en 2022)2, Frontex (250M€/an)…

  • Cela génère un marché secondaire des centres de détention, tout aussi lucratif (1 Md€/an)3.

  • Cela bloque des personnes et crée des bidonvilles, comme à Calais, Vintimille ou Idomeni, aux conditions de vie inhumaines ; personnes mort·e·s en Méditerranée : 3771 en 2015, 5143 en 2016, 2247 à juillet 2017).

  • Cela alimente le trafic d’êtres humains 4(marché des passeurs estimé de 3-6Mds€ en 2015).

Plus que tout, la fermeture des frontières rend des êtres humains illégaux quand ils n’ont commis aucun délit, si ce n’est de vouloir sauver leur vie. Des personnes continuent et continueront à venir dans des conditions de plus en plus difficiles et meurtrières. Elles arriveront de plus en plus démunies, affaiblies, désorientées.

Face à ce constat, une question se pose : de quoi cherche-t-on à se protéger, en échange de tout cet argent et de toute cette inhumanité ? Elle se pose d’autant plus que les arrivées de population dans un pays ont des conséquences soit neutres, soit positives sur l’économie comme sur la démographie des pays. Dans ce sens, le danger est largement imaginaire. Comble de l’absurde, pour se protéger d’un danger imaginaire, les frontières servent à rejeter des personnes qui, elles, fuient un danger bien réel.

Par ailleurs, la fermeture des frontières fait encourir à l’Europe le risque moral de s’habituer à considérer des personnes comme surnuméraires, à admettre des traitements de plus en plus dégradants, des morts de plus en plus nombreux, ainsi qu’à banaliser l’inhumanité et la déshumanisation… Des effets désastreux pour un coût très élevé, financier mais aussi humain et moral. La fermeture des frontières apparaît finalement comme un coup de com’ des états et gouvernements aux conséquences désastreuses pour les populations.

Il n’est pas réaliste de prétendre fermer une frontière et empêcher des personnes qui fuient la mort ou qui tout simplement l’ont décidé, de quitter leur pays et de sauver leur vie ou changer leur destin par tous les moyens. D’autant que toutes les données politiques et climatiques actuelles montrent que les migrations s’amplifieront dans les années à venir.

Les réalistes, ce ne sont pas celles et ceux qui jouent les fiers-à-bras en faisant comme s’il était possible – et souhaitable – de fermer les frontières. Au contraire, le réalisme rejoint l’humanité en exigeant de tenir compte du fait des migrations humaines, et de s’organiser pour faire en sorte que ce fait, « ni bon ni mauvais », devienne quelque chose de positif. Et que plus personne ne soit illégal sur cette Terre.

Références

Extrait de « Bienvenue au Réfugistan »

« Pourquoi et de quelle manière les camps de réfugiés, conçus à l’origine pour être provisoires, perdurent-ils pour certains depuis des décennies ? Le film décrypte habilement les rouages de ces mondes parallèles d’où il semble impossible de sortir.

À travers le monde, près de 17 millions de personnes – réfugiés, déplacés, migrants – vivent dans des camps, soit l’équivalent d’un pays. Suppléant les États qui ne veulent pas d’eux, le HCR, l’agence des Nations unies pour les réfugiés, avec ses 7 milliards de dollars de budget par an, gère ces « indésirables » avec de grandes ONG caritatives. Des « limbes », comme les nomme un chercheur, dans lesquels le seul objectif possible est la survie, où des enfants naissent et grandissent, à l’écart du pays qui les accueille. Leurs habitants, qui n’ont ni le droit de travailler ni celui de se déplacer librement, ne possèdent que les quelques objets distribués à leur arrivée et une carte d’identité du HCR. Dans ces lieux à l’écart du monde, ni tout à fait prisons ni tout à fait ouverts, censés être provisoires, les réfugiés passent désormais en moyenne… dix-sept ans de leur vie.

Sans issue

Pourquoi ces camps perdurent-ils depuis des décennies ? Les importants subsides qu’ils garantissent aux pays hôtes constituent l’un des éléments de réponse. Plus personne n’a intérêt à ce que les conflits s’arrêtent et à ce que les réfugiés rentrent chez eux. Qu’en est-il d’un possible asile en Occident ? Au camp de Dadaab, au Kenya (le plus grand du monde, construit il y a vingt-cinq ans), où les travailleurs humanitaires vivent sous haute protection à cause des risques d’enlèvement, seules mille demandes par an sont satisfaites sur une population de 350 000 réfugiés. Et pour qui tente de fuir vers l’Europe, la situation n’est pas plus enviable. À Idoméni, à la frontière entre la Grèce et la Macédoine, des milliers de migrants sont pris au piège depuis plusieurs mois. La réalisatrice Anne Poiret (prix Albert-Londres 2007), qui s’est rendue aussi en Tanzanie et en Jordanie, effectue une plongée glaçante dans une réalité kafkaïenne que nous préférons ignorer et que nos gouvernements contribuent à créer et à entretenir. »

4. Rapport annuel du HCR
3. Expo 2015 http://www.histoire-immigration.fr/agenda/2015-06/exposition-frontieres

Article 13 de la Déclaration universelle des droits humains.

1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.
2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.

  1. Les pays de l’Union européenne ont dépensé 13 milliards d’euros pour lutter contre les dits « flux migratoires ».

  2. http://www.courrierinternational.com/article/migrations-enquete-sur-le-grand-marche-des-frontieres-europeennes

  3. http://multinationales.org/La-detention-des-migrants-un-business-en-pleine-expansion

  4. « Le trafic d’êtres humains est désormais le troisième secteur d’activité le plus lucratif pour le crime organisé, derrière les trafics d’armes et de drogues… » (juin 2017) http://www.boursier.com/actualites/economie/migrants-le-business-des-passeurs-evalue-a-quelque-35-mds-par-an-35957.html