> L’illégalité de l’État

Photographie : Rose Lecat

De l’accueil au désespoir, trajectoire d’exilés au pays des Lumières

« L’impossible, nous ne l’atteignons pas, mais il nous sert de lanterne. »

René Char

C’est l’histoire de deux frères soudanais, Walid et Amahd, assis sur un trottoir de Paris le 2 mai 2016. Ils attendent avec des dizaines de compagnons d’infortune. Comme eux, ils n’ont pas été logés et sont restés sur le carreau après le démantèlement de « Stalingrad 3 »1. Une trentaine de camps se sont installés et ont été démantelés depuis le 2 juin 2015, jour de l’« évacuation » de celui de La Chapelle : Éole, Pajol, Austerlitz, square Jessaint, lycée Jean-Quarré, gare de l’Est, République, Stalingrad 1 et 2… Depuis un mois, Amahd fait partie des centaines d’hommes, femmes et enfants, qui, après avoir connu et fui l’horreur dans leur pays et sur les routes de l’exil vivent sous le pont du métro aérien, dans le froid, les relents d’urine, sous des tentes ou des cartons, parfois sans manteau et sans chaussures. « Paris ville refuge » ? Ce slogan paraît des plus cynique…

En novembre 2016, l’ouverture du centre de pré-accueil de la Chapelle (CPA)2, destiné uniquement aux hommes seuls, est annoncée tambour battant par la mairie de Paris et les médias nationaux. Pourtant des hommes, des femmes et des enfants s’en voient refuser l’accès. Ils ne trouveront qu’un bout de carton déplié sur un trottoir comme refuge au pays des Lumières. Malgré la déplorable réalité de ces personnes abandonnées aux pieds d’un centre sous-dimensionné et plusieurs années de présence d’exilé-e-s en errance en France, l’infrastructure est suffisamment inédite pour faire événement. Pourquoi une telle situation de rejet ? Pourquoi ce pays qui se proclame des Lumières place-t-il tant d’embûches dans l’accueil des personnes venues « d’ailleurs » ? Nous savons qu’un « réfugié » est une personne dont la vulnérabilité temporaire oblige un gouvernement stable à la protéger, mais connaissons-nous la véritable protection que la France, signataire de la convention de Genève en 1951, propose aujourd’hui ?

L’exemple de Monsieur M., originaire d’Érythrée 3, est significatif. M. M est arrivé en France le 10 mai 2017 – un an après l’évacuation de « Stalingrad 3 ». La seule « opportunité » d’« hébergement » qui s’est offerte à lui reste celle de camper devant le centre « humanitaire » de la porte de la Chapelle, faute de pouvoir y entrer. Sans plus aucunes ressources, car pillées sur les routes de l’exil, il dort à même le sol et ne peut répondre à aucun de ses besoins vitaux : pas d’accès à l’eau, ni aux sanitaires et alimentation très ponctuelle, à peine quotidienne via les distributions des collectifs et associations). Le 7 juillet, après deux mois de jours et de nuits passés sous les orages de la capitale française, survient une nouvelle « évacuation » policière qui le conduit dans un gymnase d’Île-de-France. Il y reste trois semaines puis est transféré dans un second, avant d’être emmené une semaine plus tard pour quelques nuits, dans un centre d’hébergement d’urgence (CHU) destiné aux personnes en situation de « grande désinsertion sociale ». Là, trois mois après son arrivée en France, et contrairement à ce que la loi prévoit, on lui dit d’attendre d’être stabilisé dans une ville pour pouvoir déposer sa demande d’asile. Mais aucune place pérenne d’hébergement ne lui sera proposée. Le 27 septembre 2017, il n’a donc toujours pas eu la possibilité de déposer sa demande d’asile et risque une obligation de quitter le territoire (OQTF), lors de chacun de ses déplacements.

Le droit prévoit pourtant actuellement que toute personne souhaitant l’asile en France doit pouvoir enregistrer sa demande dans la préfecture de son choix entre 3 jours et 10 jours ouvrés après son arrivée en France. Or, les délais 4 d’enregistrements explosent les délais légaux depuis plusieurs années. Par exemple, en 2016, la préfecture de Paris a été condamnée 135 fois par le tribunal administratif pour non-respect de l’enregistrement de la demande d’asile d’homme isolés et 35 fois pour des familles les mois suivants

Durant la période où les personnes ne peuvent pas déposer leur demande d’asile, elles n’ont pas non plus accès au kit du minimum vital, que doit leur fournir le pays accueillant : une petite allocation de 6,80 euros par jour et par personne et une mise à l’abri dans une structure stable, où elles pourront recevoir des cours de français et bénéficier d’un suivi social. Dans les faits, leur survie ne tient finalement qu’à l’organisation spontanée de milliers de personnes qui constituent un tissu de solidarité active en France. La vie des camps de rues ainsi que celle des distributions sont rythmées par les violences policières. Pour ces personnes, la guerre ne semble pas s’être arrêtée de l’autre côté de la forteresse Europe. La France ? Trop pauvre pour nourrir ? Trop pauvre pour loger ? Cela ne paraît pas raisonnable.

Irrationnel même lorsque l’on apprend qu’un nourrisson de 6 mois en est mort à l’hôtel en juin 2017. Sa mère malnutrie ne pouvait plus l’allaiter et n’avait pas d’argent pour acheter du lait. Aucun accompagnement alimentaire minimal n’est en effet prévu pour les familles isolées dans des hôtels insalubres et vacants de grandes banlieues, qui plus est souvent distants de tout commerce.

En guise de pansement, l’État préfère « gérer la crise » avec l’aide de la police plutôt que le soutien du peuple, pas aussi frileux que le gouvernement le croit. Ce sont des « évacuations » ou des « invisibilisations » pour le moins musclées qui attendent ces personnes : des cars entiers de CRS armés, vociférant leur haine, frappant au taser des humains comme s’ils étaient du bétail, détruisant leurs abris de fortune, tentes, sacs de couchage, matelas trouver ici et là. La violence institutionnelle se prolonge jusqu’à « la mise à l’abri », provisoire et indécente, dans des gymnases, des hôtels miteux de bords d’autoroute, des centres de vacances désaffectés, des patinoires. Dans ces endroits sont cachés les exilés : cordonnier, ouvrier, chanteuse, professeur, homme politique, écolier, étudiant ou journaliste, même recette ! Tous au panier ! En guise de « bienvenue », on leur dit « CAO ! CAO MIE ! CHUM ! », et depuis l’été 2017, « PRADHA » ! Dernier dispositif d’hébergement en date, les PRADHAs sont des hôtels Formule 1 rachetés par la Société nationale immobilière (SNI), dont la gestion est confiée à Adoma. Malgré ce que l’acronyme pourrait laisser entendre, ces établissements n’ont absolument rien de luxueux et servent une réalité très inquiétante : celle de la déportation des demandeurs d’asile, permise par le règlement Dublin III.

Arrivés en France, pays des Lumières, ces hommes, femmes et enfant, qui ont traversé les zones les plus dangereuses de la planète, sont loin d’avoir achevé leur violent et périlleux voyage pour une vie meilleure.

  1. Le démantèlement a été mené par la Ville de Paris, la préfecture d’Île-de-France et la préfecture de police.

  2. http://www.lacimade.org/cpa-trois-lettres-dissimuler-politique-de-non-accueil/

  3. Ce pays est gouverné par un régime dictatorial extrêmement répressif : censure, interdiction de certaines religions, Amnesty International, parle de 10 000 prisonniers politiques. RSF classe l’Érythrée en dernière position du point de vue de la liberté de la presse. En 2015, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme fait état de violations systématiques des droits humains les plus fondamentaux, commises par le pouvoir. Un grand nombre de témoignages relatent que le service militaire, qui concerne tous les hommes et femmes entre 17 et 40 ans et empêche la possibilité d’avoir un passeport, peut être prolongé indéfiniment, dans des conditions terribles (viols, travaux forcés).

  4. http://www.lacimade.org/13719« le préfet de police condamné à plus de 135 reprises pour violation du droit d’asile »